- Pourquoi avoir choisi de mêler musique électronique et musique ancienne dans ce projet ?
Cela s’est fait assez naturellement, avec le temps, de manière assez empirique.
Depuis longtemps, j’ai l’habitude de télécharger des fichiers MIDI de pièces de musique ancienne, allant du Moyen Âge à l’époque baroque, pour expérimenter, les décomposer, en extraire certaines progressions, et les intégrer dans des compositions de musique électronique.
Au départ, c’était plutôt abstrait, puis petit à petit, j’ai trouvé progressivement des points de jonction et j’ai assumé une couleur baroque plus évidente. J’ai toujours aimé expérimenter des mélanges inattendus, issus de mes influences et de mes écoutes, sans forcément chercher à théoriser ces rapprochements, mais plutôt dans une démarche assez spontanée et frontale, à la recherche de nouvelles émotions et sensations.
- Qu’est-ce qui relie, selon toi, ces deux univers en apparence opposés ?
Je ne pense pas qu’ils soient réellement si opposés. Le contrepoint et l’ornementation, par exemple, sont très présents dans beaucoup de mouvements de musique électronique.
C’est aussi la manière dont ces musiques sont parfois perçues qui les oppose le plus. Aujourd’hui ces frontières se délient de plus en plus, des musicien·ne·s issu·e·s d’une formation classique ou jazz vont vers l’électronique, voire inversément. On arrive à une musique plus fluide, où les influences circulent librement, sans appartenir à un genre ou à une époque précise.
- Qu’apporte l’hybridation entre voix artificielles et cordes organiques ?
Je m’en suis moi-même rendu compte progressivement en expérimentant. Tous ces mélanges déclenchent des perceptions particulières : à la fois familières, des sortes d’échos, tout en étant inconnus et étranges, dans une forme de décalage et de simulation.
À la base, ce n’était pas un concept défini ou une contrainte. Cela fait longtemps que je m’intéresse à la synthèse vocale, et il y a environ quatre ans, les avancées énormes de la synthèse vocale avec la IA m’ont permis d’aller beaucoup plus loin dans ce domaine, avec de nouveaux outils, permettant un contrôle des timbres beaucoup plus profond et précis.
Concernant les cordes, au fil des années et avec mon métier d’ingénieur du son dans le mixage et l’enregistrement de musiques contemporaines et de film, j’ai développé une vision de la composition pour ensemble. Je l’ai abordée avec une approche plutôt personnelle, plutôt issue de mes expériences dans la production électronique; d’abord à travers des cordes virtuelles, avant de travailler avec de vrais intruments acoustiques.
Sur l’album à paraitre sur Vlek Records, j’ai eu le plaisir de travailler avec l’ensemble Echo Collective pour l’enregistrement des parties de cordes. Nous avons une collaboration très proche depuis une dizaine d’années sur divers projets, et je suis très heureux qu’ils se soient joints à moi sur ce projet.
- Comment l’architecture et la réverbération d’une église influencent-elles ta musique ?
C’est une occasion idéale de respatialiser les éléments de ce projet autrement et d’utiliser l’acoustique du lieu. Cela permet aussi, d’une certaine manière, conceptuellement, de donner une présence réelle et vivante à ces voix, en les laissant dialoguer avec l’espace. En parallèle, et presque à l’inverse, les bandes de cordes, enregistrées, et bien réelles, deviennent des sortes de fantômes qui résonnent dans ce lieu.
- En quoi ce lieu transforme-t-il l’expérience d’écoute pour le public ?
Je pense que les églises sont toujours une expérience particulière pour le public. Ce sont des lieux chargés d’histoire, avec une certaine mémoire collective, et une acoustique impressionante, induisant immédiatement un côté épique et puissant.
- La musique ne peut pas être diffusée de la même manière dans tous les espaces. Comment adaptes-tu ton son à un lieu comme une église ?
C’est toujours un vrai challenge d’amplifier de la musique dans une église, dû à son acoustique, de son temps de réverbération très long.
Il ne faut pas chercher à passer au-dessus de la réalité du lieu, mais plutôt s’allier avec elle, accepter ses contraintes et les utiliser pour appuyer la musique.
- En tant qu’ingénieur du son, comment abordes-tu la question de la santé auditive lors d’un concert ?
Avant tout en calibrant correctement le sound system, en analysant les contraintes du lieu, et le contenu sonore. C’est important de proposer à l’audience des expériences englobantes et puissantes, tout en préservant leur confort, et bien sûr leur santé auditive.
Ce n’est pas seulement une question de niveau sonore global. La dynamique, l’équilibre spectral jouent notamment un rôle fondamental. Il faut s’adapter à chaque lieu, à chaque audience, événement, et contenu.
Une des premières responsabilités de l’ingénieur·e du son en live est justement de sécuriser la santé auditive de l’audience, mais aussi celle des artistes.
- Ton expérience en tant qu’ingénieur du son influence-t-elle ta manière de composer ?
Oui, beaucoup. D’abord parce que ma musique a toujours été fortement basée sur le sound design, la technique et la recherche de nouvelles sonorités. J’ai d’abord évolué dans des musiques comme la drum’n’bass ou la techno, dans laquelle la technique a une place importante, et qui demandent une recherche et rigueur de design précis.
Ensuite, n’ayant pas de formation de conservatoire, le fait de travailler depuis quinze ans en studio avec des artistes internationaux, du classique, du jazz, des musiques urbaines et contemporaines, m’a permis d’absorber et de débloquer d’autres manières d’aborder la composition, différentes de mon background initial de producteur électronique.
- Penses-tu que les artistes ont un rôle à jouer dans la sensibilisation à la santé auditive ?
Certainement, avant tout indirectement en s’entourant de personnes de confiance dans leur équipe technique. Les artistes sont en grande partie dépendant·e·s d’elles·eux sur ce qui se passe au niveau du son pour le public, sans jamais finalement pouvoir écouter le travail de leur technicien·ne. Tout repose sur une relation de confiance avec le ou la technicien·ne.
Les artistes sont d’ailleurs aussi les premier·e·s à mettre en danger leur propre santé auditive sur scène, je pense qu’il·elle·s sont donc naturellement conscient·e·s et concerné·e·s par cela.
- Ce concert est une avant-première avant le véritable lancement du projet. Que représente-t-il pour toi ?
C’est l’occasion parfaite de revisiter la matière du futur album dans un lieu de concert amplifié atypique et incroyable, et de présenter le projet sous une autre forme, avec une approche différente de celle d’un concert plus conventionnel.
Pour ce concert, j’ai fait le choix de déconstruire la matière et le mixage de l’album, mais aussi de la matière spécialement composée pour celui-ci, dans un setup immersif, un cercle de huit hauts-parleurs autour du public.
- Tu participeras à la Biennale de Venise 2026. Que peux-tu nous en dire ?
J’ai la chance d’y participer dans le cadre du projet de l’artiste Aline Bouvy, qui représente le pavillon luxembourgeois à la Biennale de Venise 2026. Il s’agit d’une installation audiovisuelle immersive. Je compose la musique et le sound design de son installation, je présenterai également un live musical exlusif à l’ouverture du pavillon. Je m’occupe aussi du développement, supervision technique et mixage audio de l’installation. Nous utilisons plusieurs technologies innovantes, dont les systèmes de spatialisation 4DSound et Dolby Atmos. Aline est une collaboratrice de longue date, et elle a également réalisé la cover de mon album à venir sur le label Vlek Records.