Son.Oor discute avec Diana Duta

Peux-tu nous présenter le projet « Métro léger de Charleroi » en quelques mots, pour celles et ceux qui vont le découvrir pour la première fois ?

Métro Léger de Charleroi est une performance sonore en temps réel sur la ligne M4. Le bruit du métro roulant sur les rails est capté par des microphones et directement intégré dans une divagation sonore qui offre un témoignage éphémère de sa propre présence. Le public sera assis dans le métro, équipé avec des casques Bluetooth et effectuera un trajet aller-retour du Charleroi Ouest a Soleilmont.

Pourquoi avoir choisi le métro léger de Charleroi comme matière première sonore ?

Il y a un an, je me suis retrouvé dans le métro. C’était un dimanche, très tôt le matin. Je venais de passer une nuit surréaliste dans une maison glauque au nord de la ville. La veille, j’avais marché de l’ALBA jusqu’à là-bas sans croiser personne. J’étais donc dans le métro et j’ai entendu ce son continu, le métro sur les rails qui fait cet aaauuummmm envoûtant. J’ai enregistré, sur mon portable, cinq minutes de ce court trajet entre Samaritaine et la Gare Centrale sur la ligne M4.

De retour chez moi, je n’ai pas arrêté de penser à ce son qui m’intriguait – il me semblait à la fois doux et incisif ; accablant et berceur. Je me suis imaginé dans le métro, en train de manipuler en temps réel ce signal sonore, en le transformant, l’amplifiant, le déjouant dans des fréquences et ondes sonores multiples comme dans un kaléidoscope musical. J’aime beaucoup le fait de ne pas produire le son moi-même, mais partir d’une matière qui est déjà là et qui passe peut-être inaperçue la plupart du temps. Dans la tradition védique, on dit que la musicienne ne crée pas le son, mais qu’elle manifeste plutôt quelque chose qui était déjà présent. La musicienne en tant que vaisseau, ou réceptacle.

Quelle place occupe l’écoute dans ton processus de création ?

Je pense que pour moi, le rôle de l’artiste consiste à changer notre manière d’éprouver, de sentir, et de donner de l’importance aux choses. Il s’agit en effet d’une transformation de notre façon d’accorder de l’attention au monde (j’emprunte la belle expression de Vinciane Despret qui s’inspire de Donna Haraway), accorder dans le sens de donner, mais aussi de s’accorder soi-même aux réalités et récits différents de nôtres pour pouvoir apercevoir des choses qui sortent de notre paradigme. Cela nous amène à une reconfiguration de ce à quoi et à qui nous accordons cette attention. Qui est digne de notre attention ? Et pour être attentif, il faut d’abord écouter ; tout commence et finit par l’écoute. Cette capacité s’affine et se perfectionne sans cesse, c’est un processus continu. Il y a toujours une chanson à chanter, mais il faut d’abord créer un silence pour que la chanson puisse y naître.

J’imagine ce bourdonnement créé par le métro comme une ondulation sonore qui est donnée à être lue ou écoutée, qui raconte une histoire, l’histoire de sa propre traversée continue des rails, mais aussi une histoire des gens, de l’industrie, des changements dans la ville. Pendant les jours où j’ai testé la configuration de la pièce sonore, j’ai rencontré un conducteur de métro. Avec curiosité, il a examiné mes micros, pour après me raconter comment il a perdu une partie de son oie à cause de ce même son qui est beaucoup plus fort dans sa cabine que dans la rame. Pour des raisons de sécurité, le port de bouchons d’oreille n’est pas autorisé. Et pour lui, qui doit travailler en écoutant ce son a un haut niveau tous les jours, ce drone devient autre chose, plutôt quelque chose de menaçant, un détail qui n’a pas été pensé pour créer de bonnes conditions de travail, mais qui met plutôt en danger sa santé.

Le son n’est pas quelque chose qui s’allume et s’éteint ; il est toujours présent, comme la lumière. Le silence ‘pur’ n’existe pas. J’aime l’exercice de fermer les yeux et écouter tous les sons autour de moi, avec la même attention. Dans les espaces bruyants, par exemple au centre-ville ou dans les transports en commun, l’effet est très intéressant car on peut remarquer toutes les couches qui bougent, qui ne sont jamais fixes. C’est un peu comme regarder des poissons dans l’eau. Ou bien, la sensation d’être sous l’eau, car notre perception du temps est aussi étirée dès qu’on coupe notre sens visuel, qui est le plus dominant. Le son n’est pas quelque chose qu’on perçoit de l’extérieur ; on le perçoit de l’intérieur, on y est entourés – c’est un médium. On y est dedans tout le temps.

Comment décrirais-tu ton univers sonore ? Pourquoi est-il important pour toi de créer des expériences d’écoute partagées ?

Je suis une artiste sonore autodidacte qui s’intéresse à notre capacité d’écoute, qui va au-delà de nos oreilles, aux propriétés guérissantes et émancipantes du son, ainsi qu’à la culture d’un sentiment d’émerveillement et d’une relation plus bienveillante envers nous-mêmes et le monde, à travers le son et notre façon d’écouter. Dans mon travail, je suis attentive à la relation entre les choses (la plus petite partie qui constitue la réalité c’est en effet la relation). En cultivant des espaces de pause et de réceptivité, nous élargissons non seulement le champ du dire et du montrer, mais nous restons aussi à l’écoute de ce qui résiste à l’expression. Je me laisse porter par le hasard et l’inattendu. Je laisse souvent des choses émerger d’une situation prédéfinie ou d’une mise en place. Mon travail est également influencé par le langage, les systèmes de notation, les rituels et l’alchimie.

Je cherche à cultiver des conditions d’attention et de résonance, où le son n’est pas seulement quelque chose de produit ou de perçu, mais une force relationnelle qui entrelace humains, non-humains et technologies. En adoptant comme orientation méthodologique les états de conscience modifiés et une ouverture radicale à l’inconnu et à l’inattendu, je positionne mon travail comme une pratique spéculative et techno-affective ou l’apprentissage est une danse avec et pas une domination de.

Le festival accueille plusieurs concerts, performances, conférences, ateliers… Peux-tu nous faire un TOP 5 des oeuvres que tu voudrais aller voir et nous expliquer pourquoi ? 

La Floresta – Concert, Immersion sonore, Installation sonore (Berlinde Deman, Hans Beckers, Nathan Daems, Robbe Kieckens) 

Très curieuse de découvrir cette performance conçue comme un dialogue entre des sculptures sonores et des matériaux archaïques. Depuis quelques mois je suis des cours de bendir avec Robbe Kieckens qui est un musicien merveilleux !

Sound of Disbelief – Masterclass (Dimitri Coppe) 

J’ai toujours rêvé de créer de la musique pour les films et je trouve l’idée de cette master class très intéressante – analyser ensemble la bande-son de Moutain of Disbelief (un film poétique et onirique).

Multisensory Sounds – Workshop (Leonardo Melchionda)

Ce workshop invite des participant·e·s Sourd·e·s comme entendant·e·s pour expérimenter le son en tant que vibration physique. Je trouve que c’est très important d’avoir une activité qui est aussi accessible aux personnes Sourdes et malentendantes pendant le festival, bravo Leonardo pour cette initiative !

Unmuting the Manza – Installation sonore (Adilia Yip, Edward Dekeyser) 

Hâte de découvrir le son du manza, un xylophone traditionnel autrefois joué par les chefs Azande dans l’ancien Congo belge, dans l’exposition a MIM (Musée des instruments de musique).

Umwelt – Performance (Daniel Dariel, Maryia Kamarova) 

Aussi hâte de découvrir cette collaboration entre deux artistes talentueux, qui créent un champ de résonance commun entre sculptures motorisées et patchs électroniques modulaires. Ça va titiller !